Le résultat du tirage aléatoire donne donc une figure composée de six traits pleins ou déliés, en une sorte d'alphabet binaire. A chaque hexagramme est référé une symbolique traditionnelle. Comparez le tirage obtenu à votre question, en veillant attentivement au CONTEXTE implicite de celle-ci.
_ Les emblèmes Yin et Yang sont figurées par un trait brisé pour le YIN ;

et par un trait plein pour le YANG :

_ Ces traits sont agencés verticalement en figures de six traits qui composent, en un système de 64 ordonnements possibles, les hexagrammes du Yi King.
_ Ce système est dynamiquement sous-tendu par des transformations circulaires du YIN et du YANG, c'est la dialectique Yin-Yang, telle qu'un trait jeune devient vieux puis se transforme en son contraire (celle-ci s'applique par exemple aux phénomènes naturels, comme les phases de la lune, les cycles biologiques...) :
o o JEUNE YANG DEVIENT VIEUX YANG
o o VIEUX YANG SE TRANSFORME EN JEUNE YIN
o o JEUNE YIN DEVIENT VIEUX YIN
o o VIEUX YIN SE TRANSFORME EN JEUNE YANG
et ainsi de suite, cycliquement...
Dans un hexagramme, la présence de traits mutables (classiquement les traits Vieux) indique le PASSAGE d'une SITUATION initiale à une autre ;
_ Les commentaires associés à ces traits mutables conseillent sur l'action adéquate que requiert la situation ;
_ La signification attribuée à chaque hexagramme dérive des caractéristiques de ses traits constitutifs et de leurs interactions systémiques.
Les 64 hexagrammes résultent d'une combinaison deux à deux de huit emblèmes appelés trigrammes :


Ces huit figures composées de trois traits, ou "pa koua", verticalement ordonnés selon la triade Terre-Homme-Ciel (la terre est en bas, le ciel est en haut, l'homme est au milieu), sont souvent représentées dans une disposition en rose des vent commune aux boussoles géomantiques chinoises (lopan) :


[N.B. : Ciel Antérieur et Ciel Postérieur ont également une importance fondamentale en acupuncture (voir cycles d'engendrement et de destruction).]
Les hexagrammes du Yi King renvoient à 64 situations archétypiques couvrant toute la diversité de l'expérience humaine. Ces hexagrammes sont soit déterminés par le sort, et c'est la méthode divinatoire, soit de façon intentionnelle, et c'est la méthode analytique.
L'une et l'autre de ces méthodes ne se recoupent pas dans l'usage, mais ont pourtant le même fondement historique, le même socle pré-scientifique d'une tentative d'élucidation "magique" de l'univers.
L'une fait appel à l'intuition et est une tentative d'objectivation du processus de prise de décision, l'autre, objective, analytique et réductive, est une modélisation mathématique, sorte de mathématique descriptive, qualitativement prédictive, concernant l'évolution d'un processus en cours, sorte de modélisation proto-systémique, qui a partie liée avec la théorie de la médecine chinoise traditionnelle (théorie des cinq agents ou cinq éléments) et aurait bien d'autres applications, du jeu de go à l'art de la guerre...
Les commentaires écrits correspondants (L'IMAGE, le JUGEMENT, et LES TRAITS), images poétiques " déduites" de la configuration de l'hexagramme comme la forme d'une constellation l'est d'un amas d'étoiles, doivent donc, d'une façon ou d'une autre, s'accorder avec la situation à décrire, ou s'apparier intimement à l'état d'esprit du consultant. Le sens polysémiques de ses " images " universelles permet de requalifier la réalité, d'en lever les zones d'ombre, de la singulariser en la précisant, à tel point que CG Jung y a repéré ces universaux qu'il a appelé archétypes. S'il n'en était ainsi, le Yi King n'aurait que peu d'intérêt...
En suivant les recommandations de l'ethnologue Marcel Mauss, c'est à dire en s'intéressant au contexte culturel qui entoure la consultation traditionnelle du Yi King divinatoire, on découvre qu'une méthodologie cohérente de prise de décision entoure le rituel divinatoire, instituée en vue de se prémunir d'erreurs de choix (entre deux indécidables). Un texte du Classique des Documents dit ceci :
"...Pour ne pas commettre d'erreurs, lorque l'on fait la divination par la tortue et par l'achillée, trois devins sont sollicités et on suit deux d'entre eux. S'il y a de grands doutes, consulte ton coeur, consulte les fonctionnaires, consulte le peuple, consulte la tortue et l'achillée..." -"De la résolution des doutes", article 7 de la Grande Loi du Livre des documents [Jiyi, Shangshu, Hongfan] (cité par Wang Dongliang in "Les signes et les mutations", l'asiathèque, 1995)
Ainsi, l'usage divinatoire du Yi King intervient dans un cadre formel précis qui englobe un processus de prise de décision, où la divination représente seulement deux voix décisives parmi cinq :
"Au cas où tu dis oui, la tortue dit oui, l'achillée dit oui, les fonctionnaires disent oui, le peuple dit oui, cela s'appelle Grand accord...C'est fortuné.
Au cas où tu dis oui, la tortue dit oui, l'achillée dit oui, les fonctionnaires disent non, le peuple dit non, c'est fortuné.
Au cas où le peuple dit oui, la tortue dit oui, l'achillée dit oui, tu dis non, les fonctionnaires disent non, c'est fortuné.
Au cas où tu dis oui, la tortue dit oui, l'achillée dit non, les fonctionnaires disent non, le peuple dit non, c'est fortuné pour les affaires intérieures et infortuné pour les affaires extérieures.
Au cas où la tortue et l'achillée sont en désacccord avec les hommes, c'est fortuné pour les affaires de l'ordre du repos et infortuné pour les affaires de l'ordre de l'action."
Un protocole de prise de décision extrêmement précis encadre donc le tirage divinatoire traditionnel proprement dit : il est important de noter que l'augure du Yi King doit être pondéré par toutes informations et avis utiles (conseils humains, expertises, sondages, etc...) sur la situation. La divination en elle-même permet au maximum de faire une synthèse et de donner un avis consultatif qu'il vaut mieux savoir ignorer, comme dans le protocole précédent, où l'on voit d'ailleurs que l'avis d'un seul devin, même expérimenté, est sujet à caution.
De plus deux méthodes étaient employées. Privés de la scapulomancie, méthode du FEU qui visait à interpréter directement les craquelures droites ou obliques provoquées par le feu sur une écaille de tortue, nous en somme réduits à utiliser celle du BOIS qui s'appuie sur la médiation du texte du Yi King.
Cette dernière se nomme achilléomancie. Elle est basée sur un tirage aleatoire. Un faisceau de tiges d'achillées est partagé au hasard, on opère un décompte selon une méthode de calcul qui assigne aux restes obtenus, une qualité Yin ou Yang. Ce décompte numérologique est plus complexe et surtout plus lent que la méthode des pièces de monnaie, plus populaire, dans laquelle on utilise trois sapèques identiques, jetées à six reprises, en notant à chaque fois les valeurs pile ou face.
Cela tient dans un algorithme aisément implémentable sur ordinateur. Une telle implémentation informatique va dans le même sens que l'utilisation de la méthode des pièces ; celui d'une simplification ; tout en restant plus fidèle à la méthode traditionnelle dont elle simule le décompte.
Les puristes feront remarquer qu'une simulation informatique évacue la dimmension corporelle et symbolique d'une gestuelle laquelle, quoique solemnelle et répétitive (selon une pédagogie toute chinoise), n'en est pas moins destinée à favoriser le calme et la concentration propice à une consultation intervenant traditionnellement dans le feu de l'action...
Une prise de décision dans une situation d'urgence ne saurait être précipitée et de ce point de vue un retour au corps combinés à la médiation de l'écrit peuvent être précieux pour revenir au calme, garder sa lucidité, préserver ses capacités de disponibilité intérieure et d'efficacité...
De ce point de vue, la méthode de la simulation informatique n'est pas forcément plus rapide que la consultation de l'achillée. Elle a ceci de génial qu'elle intègre naturellement au décours de la session, par sa mélodie kinesthésique, la dimmension corporelle et de l'émotion. Qu'est-ce alors qu'un temps d'une demi-heure comparé par exemple au temps nécessaire à un retour au calme ?
Donc, posez vous, recentrez vous au moment de consulter. Cela vaut pour n'importe quelle méthode, informatique y compris. C'est là, en fait, le seul point fondamental...
Le Mot chinois pour hasard est "Ou-Peng" (Influence-Echo). Dans l'esprit du taoïsme, il y a couplage entre le hasard et l'état d'esprit du demandeur. Le tirage obtenu témoigne, dans sa coïncidence (mi-objective, mi-subjective, puisque basée sur l'interprétation d'un texte ouvert et polysémique ) avec la question posée, de cet appariement en écho.
Il s'agit là d'une conception " microphysique " du hasard, qui en fait, ne change rien à notre vision du monde, si ce n'est en l'affinant, en l'enrichissant, en l'ouvrant...
On peut dire, sans contredire les lois de la statistique, que chaque tirage est en soi un événement singulier.